Yannis Youlountas

Philosophe ou poète ? Humain tout simplement ! L'existence est muette et l'étiquette ment.


Après l’accident mortel d’un bus scolaire près d’Allinges :

Juin-juillet 2008 : La couleuvre de Margencel dans les gorges laïques

Comment le gouvernement utilise les drames scolaires pour permettre à l’autorité religieuse de revenir en maître dans l’École publique et comment les défenseurs de la laïcité en viennent à s’autocensurer dans un silence gêné sous couvert d’émotion et de deuil national.


(si vous voulez interrompre l’introduction sonore, cliquez sur pause sous la photo de son interprète : Serge-Utgé Royo, au bas de l’article)

Qui n’est pas allé de son petit mot de protestation dans l’affaire du mariage annulé de Lille ? Qui n’a pas exprimé son indignation face au jugement [1] d’un tribunal républicain inspecteur d’hymen ? Qui n’a pas surenchéri à propos de cette entorse insupportable à la laïcité ? Je n’en pensais pas moins, bien sûr, mais dans la succession permanente d’interventions publiques, il ne me semblait pas indispensable d’ajouter mon petit grain de sel, vu que tout était dit, ou presque (je ne reprends la plume en édito qu’avec parcimonie : de préférence à contre-courant, quand l’opinion me paraît se fourvoyer dans une aberration, et non quand il s’agit de surfer sur le déferlement d’une vague unanime).

Aux yeux de certains, un tel lyrisme semblait préfigurer un retour en force de cette idée fondatrice et émancipatrice qu’est la laïcité. Ouf ! La vigilance était de retour. Les curés, imams et autres rabbins n’avaient qu’à bien se tenir. Après une première réaction houspillée, la garde des Sceaux faisait profil bas. Chacun affûtait son stylo, se dégourdissait les doigts sur son clavier et scrutait attentivement les événements à venir. Même le Président-Chanoine était sous surveillance quant à la confusion des genres, après ses premières infractions aux principes fondamentaux de la Séparation des Églises et de l’État.

« ... Les représentants de l’État et de l’Éducation nationale se soumettent au rite, se recueillent dans la logorrhée théologique, se subordonnent à l’autorité religieuse… »

Mais voilà. Quelques jours plus tard, le lundi 2 juin vers 14h, un bus scolaire est percuté par un train sur un passage à niveau, près d’Allinges. Sept collégiens décèdent. Le drame fait la une des médias [2]. L’émotion est générale. Le drame est national. Les autorités politiques et religieuses se rendent sur les lieux et organisent ensemble, d’abord dans l’église voisine, puis au sein même de l’établissement public, une cérémonie religieuse à laquelle assistent et contribuent le Premier ministre et plusieurs membres du gouvernement. Le gymnase du collège public de Margencel (voir les images) est décoré de symboles chrétiens. Les cercueils sont bénis [3] devant plusieurs centaines d’élèves scolarisés dans le secteur public. Le Principal et la plupart des enseignants accueillent sans broncher les bondieuseries en tous genres et participent même à l’initiative sous prétexte d’événement exceptionnel et d’union dans l’adversité (lire l’un des articles). Le contrôle des opérations est confié à l’Évêque d’Annecy, Yves Boivineau, qui préside la cérémonie, distribue la parole, dirige les gestes et s’adresse au « Seigneur », au nom de tous (« Nous avons du mal à comprendre, Seigneur, qu’on puisse mourir si jeune », etc.). Il est 16 heures en ce jeudi 5 juin 2008 : les représentants de l’État et de l’Éducation Nationale se soumettent au rite, se recueillent dans la logorrhée théologique, se subordonnent à l’autorité religieuse en la personne de Monseigneur Boivineau. Plusieurs haut-parleurs retransmettent la cérémonie à l’extérieur du gymnase, autour duquel sont rassemblés trois mille habitants du village et des environs.

Seuls, trois élèves du lycée voisin prennent l’initiative d’une alternative sous la forme d’une marche silencieuse dans les rues de Thonon-les-Bains rassemblant 900 lycéens et collégiens ornés d’une fleur rouge, le 3 juin dans l’après-midi.

Et les défenseurs de la laïcité dans tout ça ? Celles et ceux qui avaient si rapidement et massivement réagi en d’autres circonstances, une semaine auparavant ? Motus et bouche cousue : personne ou presque ne s’élève contre cette nouvelle entorse à la laïcité. Pourtant, l’événement fait la une des médias, tout le monde en parle, s’émeut, compatit.

« Comme si la mort était le pré carré des prélats… »

Et c’est justement là que se situe le problème : chaque fois qu’il s’agit d’un drame incitant au deuil et à la compassion, le retour du religieux s’impose sans la moindre résistance. Comme si la mort était le pré carré des prélats, la propriété des clercs et, par-delà eux, celle de Dieu. Comme si l’on ne pouvait que reculer et se taire face à un crucifix, fut-il brandi au-dessus d’un cercueil dans l’enceinte d’une école publique, et quand bien même devant l’assemblée au grand complet des élèves et des équipes pédagogiques, à condition seulement qu’il s’agisse d’une cérémonie funèbre.

Ici se trouve le présupposé qui anesthésie l’opinion publique : très précisément dans le rapport ancestral et privilégié qu’entretient l’Église avec la mort, aux antipodes du malaise courant de la société contemporaine. Si la mort appartient encore à l’Église, en dépit des grandes lois de la fin du XIXème siècle, c’est parce que la société française n’a pas su la déchristianiser et, surtout, lui faire face. Nous avons caché la mort dans un placard dont la principale clé est restée dans les tabernacles.

« Paradoxalement, l’homme du jetable craint, plus que tout autre, le sort qu’il réserve aux choses et à la Terre. »

L’agitation et la suractivité ambiantes nous ont rendu la maladie insupportable. Les souffrants se font discrets. Les handicapés se taisent. Les vieux se cachent pour mourir. La fin de vie, qu’elle soit brutale ou pas, contredit fondamentalement la logique frauduleuse d’une existence égoïste. La disparition du sujet ramène le virtuel au réel, le jeu à l’enjeu, le singulier à l’universel… Motif de rejet latent et de détournement quasi-systématique. Paradoxalement, l’homme du jetable craint, plus que tout autre, le sort qu’il réserve aux choses et à la Terre. Rien n’est plus insoutenable à celui qui a de ne pas être. Tout miser sur l’avoir n’est pas sans conséquence. À trop vouloir posséder, on est souvent dépossédé de l’essentiel : le temps de vivre et d’être simplement humain.

Le retour du religieux n’a donc rien d’étonnant dans la société frénétique que nous connaissons. Par-delà les apparences, il existe une forte complémentarité, qui rappelle l’alliance médiévale, entre ce qu’on appelait autrefois « le sabre et le goupillon » et qu’il serait plus judicieux, aujourd’hui, d’appeler « la corbeille et l’encensoir ». Aucune thanatothérapie laïque n’est parvenue à soigner l’angoisse et le deuil comme le fait depuis deux mille ans le Christianisme. Aucune philosophie, aussi brillante soit-elle, n’a réussi à éclairer suffisamment la « multitude » pour lui permettre de s’en libérer. Malgré la persévérance de ses pionniers, l’athéologie peine encore à rivaliser avec sa marâtre.

Rien d’étonnant si le pouvoir politique délègue encore à son homologue religieux la présidence et le contrôle d’un tel instant chargé de sens. D’abord parce qu’il n’a jamais rien su en faire, ou si peu. Ensuite, parce que le système économique qui le domine a tout intérêt à cet écran de fumée spirituelle pour continuer à fonctionner aveuglement. Les paroles de Feuerbach, Marx, Bakounine ou Proudhon sur la fonction sociale de la religion restent d’actualité dans le nouveau Concordat que préfigurent le rapprochement, la reconnaissance et l’installation progressive des cultes au cœur des institutions républicaines par Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur et des Cultes puis Président d’une République lentement mais sûrement délaïcisée.

« … La défaite de ceux qui, depuis un siècle, ont baissé les bras, sinon la garde, en restant sourds aux Cassandres annonçant cette menace. »

Le retour en force, progressif, insidieux, du cléricalisme n’est pas seulement la victoire des amis de Monsieur Sarkozy, mais surtout la défaite de ceux qui, depuis un siècle, ont baissé les bras, sinon la garde, en restant sourds aux Cassandres annonçant cette menace. Les cérémonies militaro-religieuses de 1914 ont marqué les premières lézardes. Soixante-dix ans plus tard, le camouflet gouvernemental sur l’École unique a consacré la généralisation du désaveu dans le spectre politique. La confusion volontaire opérée par Nicolas Sarkozy n’est que l’aboutissement d’une longue dérive qui ne se cache plus ou presque. Le discours de Saint-Jean de Latran, affirmant la supériorité du prêtre sur l’instituteur le 20 décembre 2007 [4], était de nature parfaitement identique à la délégation de Margencel, six mois plus tard : même motivation, même présupposé, même but. Le sens d’une vie qui en est dépourvue doit être confié à des spiritualistes fumeux pour ne pas faire face, dans le miroir de la mort, à la réalité d’une existence perdue. Perdue à courir à contresens, une sac en plastique dans une main, une télécommande dans l’autre et des idées reçues plein la tête. L’homme croit être tout et ne rien avoir, alors qu’il a tout et qu’il n’est rien. Sur cette erreur fondamentale sont construites nos sociétés. Si la philosophie n’était pas réduite à un strapontin au dernier acte du grand théâtre de l’Éducation, peut-être pourrait-elle susciter cette troisième voie nécessaire entre l’écueil de l’autisme consumériste et celui des chimères superstitieuses ? Il ne s’agit pas seulement là de restaurer et de prolonger la grande idée laïque, mais surtout de rendre à chacun les moyens de reprendre le contrôle de sa vie et, à tous, celui d’une politique réduite à une pantalonnade médiatique. Mais pour cela, il faudrait être plus vigilants et plus nombreux à l’être. D’autant plus quand la mort frappera à nouveau, de façon similaire.

Les couleuvres s’avalent d’autant plus aisément que les circonstances sont à couper le souffle. À la mesure du drame du 2 juin, celle de Margencel n’a connu aucune résistance.

Y.Y.

MP3 - 3.4 Mo
  • []
  • |>
  • <<
  • >>
En hommage aux sept jeunes victimes :
la chanson "Une énorme boule rouge"
de et par l’ami Serge Utgé-Royo (photo)
d’après Victor Simal
Avec l’aimable autorisation d’Édito Hudin
(merci et courage Cristine) :
"Si de chaque goutte de sang
Versée par un enfant
Jaillissait un coquelicot,
La Terre ne serait plus bientôt
Qu’une énorme boule rouge..."

À lire sur le même sujet :

Les éditos précédents :
- l’édito d’avril-mai 2008, sur les dessous médiatiques et géopolitiques de la crise tibétaine
- l’édito de mars 2008, sur l’insécurité

Également sur la critique de la religion :
- Dieu est mort (interprété par Gilles Droulez)
- Les Lèvres d’Athènes (roman), extraits sur le poids de l’Église orthodoxe
- Le sceau des sots (lu par Yannis) & Tribulations tribales (lu par Jacques Durbec)
- Religion de Mecque
- Lupus Dei
- Vierge Marine (érotique)
- Le dormeur du voile & Festin de mouches (chanté par Jacques Durbec)
- Anthologie picturale du nu féminin (vidéothèque)
- Version française d’Imagine (chanson, d’après John Lennon)

Également sur le retour de l’ordre moral et la liberté d’expression :
- Qu’ai-je le droit de dire ?
- Témoignage amical et humoristique de Bernard Joubert (spécialiste français de la censure) à propos des Poèmes ignobles de Yannis et du retour de l’ordre moral

Également sur le thème de la mort et du deuil :
- Le cerisier noir (interprété par Anne Chauvin)
- Requiem pour un insoumis (interprété par Thomas Maredance, Françoise Meynard, Thierry Ducuing, Anne Chauvin, Chris Marvil et Pierre Rouve)

Également sur le thème de l’accident de la route :
- Père et fils
- Divine erreur ? ou La surprise du mouton noir
- Méditations d’un survivant (janvier 2006)

Également sur la critique des médias :
- Soirée télé ou La liberté de dire non (théâtre)
- Critique de la démoscopie, Du débat démocratique confisqué par son propre spectacle (conférence et essai)
- Télé vison (lu par Yannis) & Le tube catholique (lu par Jacques Durbec)
- Amer hic (lu par Yannis) & Coca-colique
- Mac Renard (chanté par Jacques Durbec)
- 21 avril 2002 : soir de Pen (chanson)
- Extrait du film Telepolis (vidéothèque)

Également sur la critique de la "Monarchie Républicaine" :
- Versailles (interprété par Thomas Maredance)
- Diane ou Marianne ?
- Alerte universelle
- Connivences toxiques

Pour en savoir plus sur l’auteur :
- Itinéraire 1970-2008 (biographie, par Maud)
- Œuvres (bibliographie)
- Questionnaire de... (pas celui de Proust mais des visiteurs)

Et pour se moquer amicalement de lui :
- Michael Therrat à propos des Vers psychotropes de Yannis
- Gérard Bastide à propos de la "fracture sociale" de Yannis
- Patrick Chérais à propos des circonstances de la fracture de Yannis (dessin ironique)
- Nanou à propos du DJtas (joke)
- (...)

N’hésitez pas à laisser un commentaire. Yannis sera automatiquement prévenu par email et, éventuellement, vous répondra volontiers à la suite (d’autant plus qu’il est encore immobilisé par son accident du 19 mars, à cause d’une algodystrophie). Cette invitation est valable pour toutes les pages de ce site (site que nous lui avons offert à la fin de l’hiver). Merci pour lui et pour nous tou-te-s. Au plaisir de vous lire,

Maud, Éric, Minga
Lola, Nicole, Nathalie
et les "chats de gouttière"

PS : évitez les accents en créant vos login et mot de passe (après avoir cliqué sur "s’inscrire", au pied de cette page, dans la zone rouge) : il paraît que ça peu coincer parfois.

Notes

[1] Décision du Tribunal de Grande Instance de Lille d’annuler un mariage parce que l’épouse du futur mari, musulmane comme lui, n’était pas vierge.

[2] C’est le plus grave accident de transport d’enfants depuis celui de Beaune en 1982.

[3] Y compris par le Président de la République, auparavant, lors de sa visite éclair, le 3 juin au matin, accompagné du Président de l’Assemblée nationale et du ministre de l’Éducation Nationale.

[4] Voici les principaux extraits de son discours. La phrase à laquelle je fais référence est en gras :

« En me rendant ce soir à Saint-Jean de Latran, en acceptant le titre de chanoine d’honneur de cette basilique, qui fut conféré pour la première fois à Henri IV et qui s’est transmis depuis lors à presque tous les chefs d’Etat français, j’assume pleinement le passé de la France et ce lien si particulier qui a si longtemps uni notre nation à l’Eglise. C’est par le baptême de Clovis que la France est devenue Fille aînée de l’Eglise. Les faits sont là. En faisant de Clovis le premier souverain chrétien, cet événement a eu des conséquences importantes sur le destin de la France et sur la christianisation de l’Europe. A de multiples reprises ensuite, tout au long de son histoire, les souverains français ont eu l’occasion de manifester la profondeur de l’attachement qui les liait à l’Eglise et aux successeurs de Pierre. Ce fut le cas - de la conquête par Pépin le Bref, des premiers Etats pontificaux ou de la création auprès du Pape de notre plus ancienne représentation diplomatique. Au-delà de ces faits historiques, c’est surtout parce que la foi chrétienne a pénétré en profondeur la société française, sa culture, ses paysages, sa façon de vivre, son architecture, sa littérature, que la France entretient avec le siège apostolique une relation si particulière. Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes. Et la France a apporté au rayonnement du christianisme une contribution exceptionnelle. (…) Le temps est désormais venu que, dans un même esprit, les religions, en particulier la religion catholique qui est notre religion majoritaire, et toutes les forces vives de la nation regardent ensemble les enjeux de l’avenir et non plus seulement les blessures du passé. Je partage l’avis du Pape quand il considère, dans sa dernière encyclique, que l’espérance est l’une des questions les plus importantes de notre temps. Depuis le siècle des Lumières, l’Europe a expérimenté tant d’idéologies. Elle a mis successivement ses espoirs dans l’émancipation des individus, dans la démocratie, dans le progrès technique, dans l’amélioration des conditions économiques et sociales, dans la morale laïque. Elle s’est fourvoyée gravement dans le communisme et dans le nazisme. Aucune de ces différentes perspectives - que je ne mets évidemment pas sur le même plan - n’a été en mesure de combler le besoin profond des hommes et des femmes de trouver un sens à l’existence. Bien sûr, fonder une famille, contribuer à la recherche scientifique, enseigner, se battre pour des idées, en particulier si ce sont celles de la dignité humaine, diriger un pays, cela peut donner du sens à une vie. Ce sont ces petites et ces grandes espérances "qui, au jour le jour, nous maintiennent en chemin" pour reprendre les termes même de l’encyclique du Saint Père. Mais elles ne répondent pas pour autant aux questions fondamentales de l’être humain sur le sens de la vie et sur le mystère de la mort. Elles ne savent pas expliquer ce qui se passe avant la vie et ce qui se passe après la mort. (…) Longtemps la République laïque a sous-estimé l’importance de l’aspiration spirituelle. Même après le rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège, elle s’est montrée plus méfiante que bienveillante à l’égard des cultes. Chaque fois qu’elle a fait un pas vers les religions, qu’il s’agisse de la reconnaissance des associations diocésaines, de la question scolaire, des congrégations, elle a donné le sentiment qu’elle agissait, allez, parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement. Ce n’est qu’en 2002 qu’elle a accepté le principe d’un dialogue institutionnel régulier avec l’Eglise catholique. Qu’il me soit également permis de rappeler les critiques virulentes et injustes dont j’ai été l’objet au moment de la création du Conseil français du culte musulman. Aujourd’hui encore, la République maintient les congrégations sous une forme de tutelle, refusant de reconnaître un caractère cultuel à l’action caritative, en répugnant à reconnaître la valeur des diplômes délivrés dans les établissements d’enseignement supérieur catholique, en n’accordant aucune valeur aux diplômes de théologie, considérant qu’elle ne doit pas s’intéresser à la formation des ministres du culte. Je pense que cette situation est dommageable pour notre pays. Bien sûr, ceux qui ne croient pas doivent être protégés de toute forme d’intolérance et de prosélytisme. Mais un homme qui croit, c’est un homme qui espère. Et l’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent. La désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie de prêtres, n’ont pas rendu les Français plus heureux. C’est une évidence. Et puis je veux dire également que, s’il existe incontestablement une morale humaine indépendante de la morale religieuse, la République a intérêt à ce qu’il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses. D’abord parce que la morale laïque risque toujours de s’épuiser quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini. Ensuite et surtout parce qu’une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques et finalement à la facilité. Comme l’écrivait Joseph Ratzinger dans son ouvrage sur l’Europe, "le principe qui a cours maintenant est que la capacité de l’homme soit la mesure de son action. Ce que l’on sait faire, on peut également le faire". À terme, le danger est que le critère de l’éthique ne soit plus d’essayer de faire ce que l’on doit faire, mais de faire ce que l’on peut faire. Mais c’est une très grande question. Dans la République laïque, l’homme politique que je suis n’a pas à décider en fonction de considérations religieuses. Mais il importe que sa réflexion et sa conscience soient éclairées notamment par des avis qui font référence à des normes et à des convictions libres des contingences immédiates. Toutes les intelligences, toutes les spiritualités qui existent dans notre pays doivent y prendre part. Nous serons plus sages si nous conjuguons la richesse de nos différentes traditions. C’est pourquoi j’appelle de mes vœux l’avènement d’une laïcité positive, c’est-à-dire d’une laïcité qui, tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un atout. Il ne s’agit pas de modifier les grands équilibres de la loi de 1905. Les Français ne le souhaitent pas et les religions ne le demandent pas. Il s’agit en revanche de rechercher le dialogue avec les grandes religions de France et d’avoir pour principe de faciliter la vie quotidienne des grands courants spirituels plutôt que de chercher à le leur compliquer. (…) Ce que je veux vous dire ce soir, en tant que président de la République, c’est l’importance que j’attache à ce que vous faites et permettez-moi de le dire à ce que vous êtes. Votre contribution à l’action caritative, à la défense des Droits de l’Homme et de la dignité humaine, au dialogue inter-religieux, à la formation des intelligences et des cœurs, à la réflexion éthique et philosophique, est majeure. Elle est enracinée dans la profondeur de la société française, dans une diversité souvent insoupçonnée, tout comme elle se déploie à travers le monde. Je veux saluer notamment nos congrégations, les Pères du Saint-Esprit, les Pères Blancs et les Sœurs Blanches, les fils et filles de la charité, les franciscains missionnaires, les jésuites, les dominicains, la Communauté de Sant’Egidio qui a une branche en France, toutes ces communautés, qui, dans le monde entier, soutiennent, soignent, forment, accompagnent, consolent leur prochain dans la détresse morale et matérielle. Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. (…) Mais ce que j’ai le plus à cœur de vous dire, c’est que dans ce monde paradoxal, obsédé par le confort matériel tout en étant de plus en plus en quête de sens et d’identité, la France a besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas d’affirmer ce qu’ils sont et ce en quoi ils croient. La campagne électorale de 2007 a montré que les Français avaient envie de politique pour peu qu’on leur propose des idées, des projets, des ambitions. Ma conviction c’est qu’ils sont aussi en attente de spiritualité, de valeurs et d’espérance. Henri de Lubac, ce grand ami de Benoît XVI, écrivait "La vie attire, comme la joie". C’est pourquoi la France a besoin de catholiques heureux qui témoignent de leur espérance. Depuis toujours, la France rayonne à travers le monde par la générosité et par l’intelligence. C’est pourquoi elle a besoin de catholiques pleinement chrétiens, et de chrétiens pleinement actifs. (…) Partout où vous agirez, dans les banlieues, dans les institutions, auprès des jeunes, dans le dialogue inter-religieux, dans les universités, je vous soutiendrai. La France a besoin de votre générosité, de votre courage, de votre espérance…

Le 20 décembre 2007

Nicolas Sarkozy, Président de la République Française et Chanoine d’Honneur de la Basilique de Saint-Jean de Latran

Ce à quoi nous pourrions laisser répondre Victor Hugo en personne, à la tribune de l’Assemblée Nationale, 158 ans plus tôt :

« Ah ! Nous vous connaissons, nous connaissons le parti clérical. C’est un vieux parti qui a des états de service. C’est lui qui monte la garde à la porte de l’orthodoxie. C’est lui qui a trouvé pour la vérité ces deux états merveilleux : l’ignorance et l’erreur. (…) Ce n’est pas l’habileté qui lui manque. Quand les circonstances l’aident, il est fort, très fort, trop fort ! Il sait l’art de maintenir une nation dans un état mixte et lamentable… »

Dans le même discours, on pourrait également citer cette autre flèche ironique de V.H. destinée aux opposants à la laïcité :

« Et vous voulez être les maîtres de l’enseignement ? Mais, il n’y a pas un poète, pas un écrivain, pas un philosophe, pas un penseur que vous acceptiez ! (…) Si le cerveau de l’humanité était là devant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme la page d’un livre, vous y feriez des ratures ! »

Victor Hugo, discours contre le projet de loi sur l’enseignement dite Loi Falloux (15 janvier 1850)


11 Messages de forum


Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

[Connexion] [s'inscrire] [mot de passe oublié ?]


RSS 2.0 [?]

Site réalisé avec SPIP
Squelettes dérivé de «Lebanon 1.9»
(Licence GPL)