Yannis Youlountas

Philosophe ou poète ? Humain tout simplement ! L'existence est muette et l'étiquette ment.


Contre une poésie de l’ennui et de la bienséance (dans No Pasaran ; lu par Nicole Garrouste)

Tout poète qui évite la politique fait de la politique


Enregistrement sonore (réalisé par Jean-Philippe Blanchard) :

MP3 - 1.7 Mo
  • []
  • |>
  • <<
  • >>
Cliquer sur le triangle pour écouter un extrait de ce texte lu par Nicole Garrouste (présentée par Thierry Ducuing)

Qui n’a jamais entendu dire des sornettes au sujet des immenses poètes que sont Ferré ou Brassens ? Du genre : « quel dommage que la plupart de leurs textes soient trop politiques ! », ou encore : « moi, j’aime L’auvergnat (ou Heureux qui comme Ulysse) et Avec le temps (ou C’est extra), mais beaucoup moins le reste ». Facile de comprendre pourquoi. Une grande partie de nos contemporains fait ce tri sélectif. C’est l’usage. Et, avec le temps, la télé rabote, les couleurs vives se fanent et la subversion du discours passe au second plan sinon aux oubliettes.

Politique, la poésie de Léo et de Georges ? Bien sûr, et alors ? Celle des autres également, à bien y regarder. Ces poètes dont la plume, engourdie par le sommeil, l’ennui ou la bienséance semble, à tort, diffuser une encre incolore, inodore et pour le moins inoffensive, ne sont en rien une douce pléiade d’enfants de cœur.

tout poète qui évite la politique fait de la politique

En effet, n’est-ce pas un acte éminemment politique que de taire les diverses représentations possibles de la réalité du monde quand on se fait fort, en tant que poète, d’inventer sa propre langue ? Ce silence d’une grande partie des prudents rimailleurs de jardins fleuris, de salons courtois ou de léthargiques associations gavées de monnaie et de médailles par des institutions étrangement généreuses, n’est-il pas d’une violence assourdissante ? N’y a-t-il pas une acceptation tacite ou convenue de l’ordre en place chez celui ou celle qui n’évoque rien qui puisse gêner sa conservation ?

Tout poète qui évite la politique fait de la politique. Si le problème de la représentation du monde n’est pas posé, un tant soit peu, dans la poésie, c’est qu’il est mis sous l’éteignoir de la médiocrité, de la lâcheté ou des compromissions. Si la question n’est pas abordée sous l’une des innombrables déclinaisons possibles, c’est que la réponse est oui. Tout construction de la pensée, a fortiori quand elle ose créer du langage pour le faire croître au rythme des idées qu’elle génère, commence par le doute sinon par la négation de l’opinion commune.

poétiser la société, c’est désobéir à la langue officielle

Jouer seulement avec les mots n’est qu’un entraînement à la poésie. Ce n’est pas encore la poésie. Ecrire de la poésie, c’est inventer une langue nouvelle pour dire et penser autrement la vie et le monde. La création, qui est la définition étymologique de la poésie, n’est pas seulement esthétique mais d’abord éthique et politique. C’est en déconstruisant le sens de la vie et du monde communément admis que le poète peut proposer un regard différent et le valoriser par son travail de forme. « Ce n’est pas le mot qui fait la poésie, c’est la poésie qui illustre le mot » affirmait Léo Ferré en 1956, dans sa préface de Poète… vos papiers !. La poésie n’est pas un simple assemblage de cubes graphiques et sonores, une poterie esthétique de matière inerte. C’est la conscience critique d’un être humain sculptée librement dans son expression linguistique selon les règles qu’il s’invente lui-même ou qu’il choisit et adapte parmi celles qu’ont inventées ses prédécesseurs. Poétiser la société, c’est désobéir à la langue officielle. La poésie ose extraire de la religion linguistique des icônes profanes, non reconnues, non codifiées, et pourtant d’une réalité plus profonde encore.

Combien de temps encore l’histoire de la poésie sera-t-elle noyée dans la coulée de guimauve des précieuses ridicules et de leurs valets précautionneux ? Combien de publications et de prix sont-ils aujourd’hui les amuse-gueules de notables palliant l’ennui dominical par des tranches de rimes tartinées de lieux communs ? La poésie est-elle devenue l’un des signes de reconnaissance de l’élite sociale qui, la muselant, bâillonne la bouche assoiffée de révolte et sa langue insuffisante à exprimer tous les maux anciens et nouveaux ?

la poésie conçue comme un luxe culturel par les neutres

La poésie qui laisse en l’état est une poésie mise en laisse par l’Etat. En chacun de nous ne sommeillent pas seulement un Pinochet et un Jara, un Pétain et un Eluard, un Franco et un Celaya, mais aussi et surtout le quidam le plus lâche qui soit, choisissant le confort et la facilité dans le silence et la collaboration. Il règne dans la poésie contemporaine un tel climat d’hypocrisie convenue que toute franchise en arrive à paraître inconvenante. Quant à l’usage tacitement prohibé de la critique et de la dérision par les cénacles oisifs et paresseux, il n’a de cesse d’instruire des « procès » par Contumace : les provocateurs coupables n’ayant pas pour habitude de les fréquenter ! C’est pourquoi, comme l’a écrit Gabriel Celaya dans La poésie est une arme chargée de futur [1] : « Je maudis la poésie conçue comme un luxe culturel par les neutres qui, se lavant les mains, éludent les problèmes et font la sourde oreille »… Je maudis la poésie de l’ennui et de la bienséance.

Y.Y.


censure inquiétante
à faire savoird’urgence

Notes

[1] remarquablement interprété par Serge Utgé-Royo dans son CD Contrechants de ma mémoire 2/Hommage au poète


4 Messages de forum


Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

[Connexion] [s'inscrire] [mot de passe oublié ?]


RSS 2.0 [?]

Site réalisé avec SPIP
Squelettes dérivé de «Lebanon 1.9»
(Licence GPL)